80 % de la cour pour 10 % des élèves
Le chiffre vient du travail de terrain d’Édith Maruéjouls, docteure en géographie et fondatrice du bureau d’études L’ARObE (Atelier Recherche Observatoire Égalité), qui intervient depuis plusieurs années dans des écoles françaises pour observer, cour par cour, qui occupe quel espace pendant la récréation. Sur une trentaine d’établissements suivis dans toute la France, en zone urbaine comme en zone rurale, le constat se répète :
Environ 10 % des élèves, dans leur grande majorité des garçons, occupent 80 % des espaces récréatifs disponibles. Les autres, filles et garçons non joueurs, se retrouvent relégués dans les marges, sur les bords, près des murs.
Ce type de répartition inégale de l’espace porte un nom en sciences sociales : la ségrégation spatiale spontanée. Spontanée, parce qu’aucune règle écrite ne l’impose. Spatiale, parce qu’elle se traduit très concrètement par qui se trouve au centre de la cour et qui reste sur les bords. Le terme décrit un résultat, pas une intention : personne ne trace de ligne entre filles et garçons, mais la ligne existe quand même, reproduite récréation après récréation plus que décidée de manière officielle.
Et il ne s’agit pas là d’un sondage déclaratif où l’on demande aux enfants ce qu’ils préfèrent : le chiffre s’appuie sur une observation socio-géographique directe, sur site, menée sur des semaines d’immersion dans chaque établissement.
Le même mécanisme apparaît hors de France. Une étude danoise menée par GPS et accéléromètre sur 316 collégiens a mesuré que les filles accumulaient davantage de temps sédentaire que les garçons dans chacun des cinq types de zones observées, sport ou pas (Andersen et al., 2015). Le système scolaire danois n’est pas transposable au système français, mais la convergence des constats, à près de dix ans d’écart et de l’autre côté d’une frontière, suggère que le phénomène ne tient pas à une école en particulier.
Le foot, moteur du sexisme spatial dans la cour
Un objet précis explique en grande partie ce déséquilibre : le terrain de sport central, presque toujours dédié au football. Selon le rapport du Haut Conseil à l’Egalité, le foot occupe à lui seul 90 % des espaces disponibles des cours de récréation, et 70 % de l’espace collectif total.
Ce terrain, souvent situé au centre géométrique de la cour, structure toute l’organisation spatiale autour de lui.
Le mécanisme n’est pas celui d’une interdiction écrite : aucune règle ne proscrit à une fille d’aller jouer au foot. Ce que Maruéjouls observe sur le terrain, c’est d’abord un refus direct, souvent verbalisé. « Les filles sont nulles au foot », entend une élève de CE2, avant de protester : « il a pas le droit de nous dire qu’on est nulles ». Elle note aussi que les garçons évitent spontanément de jouer avec les filles, de leur donner la main ou de manger avec elles, par crainte d’« être traité[s] de fille[s] ». Ce refus initial, répété au fil des récréations, finit par produire quelque chose qui ressemble de l’extérieur à un choix : des filles qui disent elles-mêmes « les garçons ne veulent pas jouer avec moi » et qui cessent d’essayer.
Maruéjouls décrit un mécanisme qu’elle nomme la « force de compétence ». Les filles ne sont pas écartées du jeu parce qu’elles manquent de force physique, mais parce que le jugement porté sur leurs pratiques (« tu es nulle ») vaut jugement sur leur légitimité même à occuper l’espace. Dans une école qu’elle a suivie, où 99,9 % des joueurs de ping-pong étaient des garçons alors que l’établissement comptait autant de filles que de garçons, elle parle d’une véritable anomalie statistique, révélatrice d’un problème de socialisation plutôt que de goût spontané.
L’ARObE, Atelier Recherche Observatoire Égalité, 2023
Ce que dessinent les enfants de leur cour
Dans une école élémentaire suivie par L’ARObE, Édith Maruéjouls a demandé à des élèves de CM1 et CM2 de dessiner leur cour de récréation en indiquant où ils jouaient et avec qui. Sur 59 dessins récoltés, 64 % représentaient un terrain de football central, et ce terrain y était systématiquement occupé par des garçons. Seuls 17 élèves sur 59 se sont représentés dans un groupe d’amis mixte ; 32 dessins montrent des groupes non mixtes, et 6 élèves se sont représentés seuls.
Maruéjouls, É. (2023). Faire je(u) égal. Penser les espaces à l’école pour inclure tous les enfants. Double Ponctuation.
Le décrochage sportif des filles se confirme dès le collège
Ce partage inégal de l’espace ne se limite pas à la récréation. Une enquête menée dès 2012 par Édith Maruéjouls et le géographe Yves Raibaud, sur trois communes de l’agglomération bordelaise, a mesuré l’ensemble de l’offre municipale de loisirs pour les jeunes de 8 à 20 ans : sport, centres de loisirs, activités culturelles (Maruéjouls & Raibaud, 2012). Le résultat, toutes disciplines confondues, est net : 35 % de filles seulement pratiquaient une activité sportive encadrée, contre 65 % de garçons. L’écart est trois fois plus marqué dans les sports non mixtes de fait (football et rugby masculins, gymnastique et twirling féminins) que dans les sports mixtes à entraînements séparés.
L’enquête pointe aussi un détail souvent négligé : l’offre municipale, portée par des animateurs et animatrices tous publics, est nettement plus mixte que l’offre associative. Sur l’une des communes étudiées, la proposition municipale rassemble 37 % de pratique féminine contre 24 % seulement côté clubs associatifs subventionnés, ceux-là mêmes qui bénéficient des équipements et de la maintenance municipale. Le différentiel s’accentue à l’entrée au collège, au moment où les jeunes gagnent en autonomie et se dirigent vers des structures spécialisées, déjà genrées dans leur recrutement.
Cette socialisation différenciée à l’usage de l’espace ne s’arrête pas à la sortie de l’école, et elle ne concerne pas que le sport : la même logique de biais inconscients traverse d’autres évaluations scolaires, jusque dans la façon dont un bulletin scolaire décrit une fille ou un garçon. Maruéjouls, dans une intervention consacrée à la géographie du genre, rappelle que l’école fonctionne comme un « micro-espace public » : la manière dont un enfant apprend, ou n’apprend pas, à occuper un espace collectif pendant sa scolarité préfigure sa façon de se positionner plus tard dans l’espace public adulte.
Mixité filles-garçons : une égalité de façade
La recherche va plus loin et montre également que la mixité d’une cour, au sens où filles et garçons s’y côtoient physiquement, ne dit rien de l’égalité des places qu’ils y occupent. C’est ce que montre une étude suisse menée sur trois collèges genevois par la géographe Muriel Monnard, publiée dans la revue Espaces et sociétés (Monnard, 2016).
En observant pendant un an les usages de la cour, elle repère des places centrales, très convoitées, occupées presque exclusivement par des garçons, que les élèves eux-mêmes appellent les « hauts lieux » de la cour.
Le cas le plus parlant de son étude concerne une élève, prénommée Layla dans l’article, qui était parvenue à occuper l’une de ces places centrales, habituellement réservée aux garçons. Au bout d’une année, elle a dû y renoncer : ses camarades filles lui reprochaient de trop fréquenter les garçons. Monnard résume : occuper une place favorable expose une fille à une sanction sociale que cette même occupation n’entraîne pas pour un garçon.
Le contexte genevois n’est pas celui des cours françaises étudiées plus haut, et les deux systèmes scolaires ne se recoupent pas terme à terme. Mais la logique qu’elle décrit, celle d’une place qui se gagne et qui se garde selon des règles différentes suivant le sexe de qui l’occupe, éclaire ce que la seule mesure des surfaces occupées ne capture pas : une fille peut être physiquement présente au centre de la cour sans y être légitime au même titre qu’un garçon.
Ce que ces travaux mettent en évidence, au fond, n’est pas un problème d’espace au sens strict. C’est le résultat d’une construction sociale du genre bien antérieure à l’école : les enfants arrivent déjà avec l’idée que certains jeux, certaines places, appartiennent à un sexe plutôt qu’à l’autre. Personne, dans l’établissement, n’a décidé d’installer un terrain de foot au centre et de laisser le reste s’organiser autour. Mais aucun adulte ne s’est pour l’instant vraiment arrêté non plus pour se demander si ça devait rester ainsi.
- Andersen, H. B., Klinker, C. D., Toftager, M., Pawlowski, C. S., & Schipperijn, J. (2015). Objectively measured differences in physical activity in five types of schoolyard area. Landscape and Urban Planning, 134, 83-92.
- Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes. (2024). Rapport annuel 2024 sur l’état des lieux du sexisme en France. S’attaquer aux racines du sexisme.
- Maruéjouls, É. (2023). Faire je(u) égal. Penser les espaces à l’école pour inclure tous les enfants. Double Ponctuation.
- Maruéjouls, É. (2024). Animer l’égalité dans la cour d’école : enjeux et perspectives de l’intervention périscolaire. Cahiers de l’action, n° 62, 61-68, INJEP.
- Maruéjouls, É. & Raibaud, Y. (2012). Filles/garçons : l’offre de loisirs. Diversité, n° 167, 86-91.
- Monnard, M. (2016). Occupying and taking one’s place: Power relationships in the schoolyard. Espaces et sociétés, n° 166, 127-145.



