A chaque rentrée : le débat
Chaque automne, la même question revient : faut-il supprimer les notes à l’école ? Les pédagogues disent oui. Les parents d’élèves se divisent. Les enseignants s’inquiètent. Et les politiques tranchent tantôt dans un sens, tantôt dans l’autre, selon la majorité du moment. Le débat tourne en rond depuis au moins trente ans, et pour une raison simple : il se pose au mauvais endroit. La vraie question n’est pas de savoir si les notes sont bonnes ou mauvaises, mais ce qu’elles mesurent, ce qu’elles produisent, et pourquoi, par ailleurs, les supprimer ne résout rien en l’état.
Ce Décryptage ne prend pas parti dans le débat. Il regarde ce que la recherche dit : trois choses précises, toutes gênantes à leur façon.
Ce que les notes mesurent vraiment
Commençons par une question d’apparence simple : La note mesure-t-elle le niveau d’un élève ?
La réponse de la docimologie (la science qui étudie les examens et la notation depuis un siècle) est non, pas de manière fiable. Elle mesure l’appréciation d’un correcteur donné, à un moment donné, sur un travail donné. Et celle-ci varie.
Pierre Merle, sociologue à l’université de Bretagne et auteur de référence sur l’évaluation scolaire, a montré dans ses travaux que la notation n’est jamais le jugement d’une copie en soi : c’est un travail de comparaison qui ne peut s’exercer indépendamment d’informations sur l’élève, son histoire, son profil scolaire, l’ordre dans lequel les copies ont été corrigées.
Le correcteur ne note pas ce qu’il lit. Il note ce qu’il lit plus ce qu’il sait, croit ou anticipe de celui qui a écrit.
C’est un mécanisme documenté, reproductible, qui tient à la nature même de l’exercice.
La conséquence concrète de cette subjectivité, elle a été quantifiée dès 1936 par les chercheurs H. Laugier et D. Weinberg, qui ont soumis les mêmes copies de baccalauréat à cinq correcteurs différents : en français, les écarts entre correcteurs atteignaient couramment 6 à 7 points sur 20. Un résultat qui a depuis été répliqué à de nombreuses reprises dans des contextes modernes, et que le Conseil national d’évaluation du système scolaire (CNESCO) rappelait encore dans ses recommandations de 2023 pour justifier de passer à une échelle de notation en cinq niveaux, qui rendrait visible ce que la note chiffrée dissimule : une précision de façade.
La note sur 20 ne mesure pas un niveau. Elle donne l’illusion d’une mesure là où il existe toujours, d’une manière ou d’une autre, un jugement.
Ce que la notation produit sur les élèves
Deuxième question : est-ce que les notes font quelque chose aux élèves, au-delà de les informer de leur niveau ? Là aussi, la réponse est oui, et ce quelque chose n’est pas neutre.
Le baromètre du moral des adolescents publié en mars 2025 par l’association Notre avenir à tous, réalisé par Ipsos auprès d’un panel de jeunes français, documente une réalité que beaucoup de parents connaissent intuitivement sans avoir les chiffres sous les yeux : 62% des élèves déclarent ressentir de l’angoisse lors des interrogations ou des rendus de notes. 19% disent que cela leur arrive souvent. Et les notes figurent en tête des facteurs qui dégradent la qualité du sommeil (48%), loin devant les disputes avec les amis ou les préoccupations familiales. Près d’un tiers des élèves (29%) considèrent que les notes sont injustes. Un tiers ne travaille vraiment qu’en période d’évaluation notée.
Ces chiffres décrivent un rapport à l’évaluation qui a largement débordé de sa fonction d’information. La note n’est plus (seulement) un outil qui dit à l’élève où il en est : elle structure son rapport au risque, à l’erreur, au regard des autres. Ce que le pédagogue brésilien Paulo Freire appelait la « pédagogie bancaire » : un savoir déposé dans l’élève comme un versement, sans dialogue ni intention de transformation, et que le pédagogue français Philippe Meirieu reprend volontiers pour décrire ce que la note chiffrée produit dans sa version la plus mécanique : un mauvais devoir payé d’une mauvaise note, et tout le monde en reste là, sans que personne ne cherche à comprendre pourquoi ni comment progresser.
Mais c’est une étude publiée en 2025 dans la revue Health Economics qui apporte la démonstration la plus solide des effets de la notation sur la santé des élèves. Anna Linder et ses collègues de l’université de Lund ont exploité une réforme scolaire suédoise de 2012 qui a avancé de deux ans l’introduction des notes obligatoires dans le cursus, les faisant passer de la 8e à la 6e année de scolarité. Ce décalage dans le temps, arbitraire du point de vue des élèves, a permis aux chercheurs de mesurer l’effet causal des notes sur la santé mentale (pas juste une corrélation, une causalité).
Université de Lund, Suède – Health Economics Unit, 2025
Notes plus tôt, dépression plus souvent : une étude sur 524 000 élèves
Anna Linder, Ulf-G. Gerdtham et Gawain Heckley ont suivi 524 093 élèves suédois nés entre 1992 et 2000, en exploitant la réforme de 2012 qui a avancé l’introduction des notes de la 8e à la 6e année scolaire. En exploitant le fait que la date de naissance d’un enfant par rapport au 1er janvier détermine de façon arbitraire s’il a été exposé à la réforme, indépendamment de tout choix familial ou caractéristique individuelle, les chercheurs ont pu isoler l’effet causal des notes sur la santé mentale. Résultat : chez les filles exposées une année plus tôt aux notes, la probabilité d’être diagnostiquées avec un trouble internalisé (dépression, anxiété) en fin de scolarité obligatoire augmente de 40% en termes relatifs. Concrètement, le taux de diagnostic passe d’environ 1,4% à environ 2% – des chiffres absolus modestes, mais mesurés sur des diagnostics cliniques réels (hospitalisations et consultations spécialisées). L’effet est concentré chez les filles aux résultats scolaires faibles à moyens. Aucun effet significatif n’est observé chez les garçons pour les troubles internalisés.
Linder A., Gerdtham U.-G., Heckley G. (2025). Adolescent Mental Health: Impact of Introducing Earlier Compulsory School Grades. Health Economics, 34, 1731-1746. DOI: 10.1002/hec.4982.
Le +40% mérite une lecture attentive. Ce ne sont pas 40% des filles qui développent une dépression à cause des notes, le taux absolu reste bas. C’est un risque multiplié par 1,4 par rapport aux cohortes comparables qui ont reçu leurs premières notes deux ans plus tard, à 14 ans plutôt qu’à 12 ans, mesuré sur des diagnostics posés par des médecins. La différence est importante : elle signifie que l’effet est suffisamment fort pour apparaître dans les données cliniques les plus sévères, qui ne captent que la partie visible de l’iceberg. Les auteurs le soulignent eux-mêmes : si l’effet est visible sur les cas les plus graves, il affecte vraisemblablement une proportion bien plus large de mal-être non diagnostiqué.
Pourquoi les filles et pas les garçons ? L’étude ne tranche pas, mais pointe plusieurs pistes convergentes : les filles accordent plus de valeur aux notes comme signal de leur compétence, elles internalisent davantage les feedbacks négatifs, et elles présentent une prévalence plus élevée de troubles anxieux et dépressifs tous contextes confondus. La note, pour une part de ces élèves, ne signale pas une performance, elle confirme une crainte sur soi-même.
Faut-il supprimer les notes à l’école ?
Troisième question, celle qui structure le débat public : si les notes sont subjectives et anxiogènes, les supprimer résout-il le problème ? La réponse des données françaises est décourageante : non, pas vraiment.
Avant de regarder les effets, un point de vocabulaire utile. Les chercheurs en sciences de l’éducation distinguent deux types d’évaluation. L’évaluation sommative certifie un niveau à un instant donné : c’est la note chiffrée dans sa fonction classique, celle qui dit « tu en es là » et qui sert à orienter, à classer, à valider. L’évaluation formative, elle, se conduit en cours d’apprentissage, avec un objectif différent : aider l’élève à progresser. Elle repose sur un feedback précis : ce qui est acquis, ce qui ne l’est pas encore, comment avancer. Cruciale, l’évaluation formative peut utiliser des notes chiffrées ou non. Mais ce n’est pas la métrique qui la définit, c’est l’intention et le dialogue qui l’accompagnent. Cette distinction va être centrale pour comprendre pourquoi supprimer les notes ne change rien, ou presque.
En 2018, une équipe de chercheurs mandatée par le Conseil d’analyse économique (Yann Algan, Élise Huillery, Corinne Prost et leurs collègues) a publié la première évaluation rigoureuse des « collèges sans notes » en France. Ils ont comparé 89 collèges ayant adopté l’évaluation par compétence (abandonnant la note chiffrée au profit de niveaux d’acquisition par compétence) à des collèges jumeaux aux caractéristiques similaires, sur les résultats au Diplôme national du brevet entre 2007 et 2016.
Résultat : aucun effet statistiquement significatif sur les résultats scolaires. Ni positif, ni négatif. Quelle que soit l’origine sociale des élèves, qu’ils aient été exposés à l’évaluation par compétence un an ou quatre ans.
Ce zéro mérite d’être lu avec soin, parce qu’il ne dit pas que l’évaluation formative (c’est-à-dire une évaluation conduite en cours d’apprentissage, dont le but est d’aider l’élève à progresser plutôt que de certifier son niveau, et qui repose sur un dialogue précis entre l’enseignant et l’élève sur ce qui va, ce qui ne va pas encore, et ce qu’on peut faire) est inefficace.
Il dit quelque chose de plus précis : changer la métrique (remplacer le 12/20 par « acquis/en cours d’acquisition/non acquis ») ne change pas les pratiques pédagogiques profondes. Les auteurs de l’étude le formulent clairement dans leurs conclusions : ce qui distingue une évaluation qui aide les élèves à progresser, ce n’est pas l’absence de note, mais un dialogue individualisé entre l’enseignant et l’élève sur ce qui va, ce qui ne va pas encore, et ce qu’on peut faire. Ce dialogue-là n’a pas été instauré dans la majorité des collèges « sans notes » de leur échantillon. Ils ont changé l’étiquette sur le flacon, mais le flacon est resté le même.
Le CNESCO, dans ses recommandations de 2023, va dans le même sens, c’est à dire pas beaucoup plus loin : il ne préconise pas la suppression des notes, mais leur réforme. Passer à une échelle en cinq niveaux discrets (8, 11, 14, 17, 20) pour briser l’illusion de précision de la note chiffrée, ou cesser de convertir des évaluations de compétences en moyennes chiffrées.
Et les parents dans tout ça ?
Selon l’enquête du CNESCO 2023, il existe une contradiction intéressante du côté des familles. 3 parents sur 4 déclarent que ce que leur enfant apprend à l’école compte plus que ses notes. Dans le même temps, 54% se renseignent sur les résultats des autres élèves, et l’inquiétude parentale face aux mauvaises notes augmente tout au long de la scolarité. Ce n’est pas de l’hypocrisie : c’est une tension structurelle. Les notes servent moins à informer sur les apprentissages qu’à positionner l’enfant dans un classement. Et ce classement, même quand les parents disent ne pas y attacher d’importance, oriente concrètement leurs comportements.
Le baromètre Ipsos 2025 complète ce tableau du côté des élèves : lorsqu’un ado reçoit une mauvaise note, les 2/3 pensent en premier à la réaction de leurs parents. Moins de la moitié se demande ce qu’il pourrait faire pour progresser. Ce n’est pas un problème de motivation individuelle : c’est la logique de la note qui s’impose. La note parle aux adultes autour de l’élève avant de parler à l’élève lui-même. Et entérine une évaluation qui fonctionne à l’envers de son objet déclaré (évaluer pour progresser) mais parfaitement à l’endroit de sa fonction réelle : signaler, classer, rassurer ou alarmer les familles.
Ce qui relie les trois enseignements de ce Décryptage, peut être formulé ainsi. Les notes telles qu’elles sont pratiquées en France :
- ne mesurent pas tout à fait ce qu’elles prétendent mesurer,
- produisent une charge anxieuse documentée,
- et leur suppression seule ne change rien,
… parce que le problème n’est pas dans la note : il est dans la façon dont toute une école, et toute une famille, utilise ce chiffre comme boussole principale. Réformer la notation sans réformer ce qu’on lui demande de faire, c’est changer les aiguilles d’une boussole sans recalibrer le Nord.
- Linder A., Gerdtham U.-G., Heckley G. (2025). Adolescent Mental Health: Impact of Introducing Earlier Compulsory School Grades. Health Economics, 34, 1731-1746. DOI: 10.1002/hec.4982.
- Algan Y., Constantin J., Delpeuch S., Huillery É., Prost C. (2018). Impact de l’évaluation par compétence. Focus CAE, n°027.
- Conseil national d’évaluation du système scolaire (2023). L’évaluation en classe, au service de l’apprentissage. Dossier de synthèse et recommandations du jury. CNESCO.
- Ipsos / Notre avenir à tous (2025). Baromètre du moral des adolescents, Vague 4. 14 mars 2025.
- Merle P. (1998). Sociologie de l’évaluation scolaire. PUF.


