Votre rejeton a décroché un 15 en maths jeudi dernier. Vous en avez parlé au dîner, vous étiez content. Mais il y avait eu ce 8, il y a 2 semaines. Celui-là, vous y revenez encore. Le 15, c’est déjà un peu flou. Le 8, lui, il confirme quelque chose que vous pensiez déjà.
Ce n’est pas un manque d’objectivité de votre part. C’est un mécanisme que le psychologue britannique Peter Wason a théorisé dès 1960, et que Raymond Nickerson, à l’Université Tufts, a documenté sur 46 pages dans la Review of General Psychology en 1998 : nous cherchons, interprétons et mémorisons les informations de façon sélective, en faveur de ce que nous croyons déjà. Et nous le faisons sans le savoir, sans l’intention de biaiser quoi que ce soit.
Le biais fonctionne sur trois leviers.
La recherche sélective d’abord : quand vous pensez que votre enfant ne travaille pas assez, vous remarquez les fois où il regarde son téléphone bien davantage que les vingt minutes où il était concentré sur son exercice. Le cerveau ne cherche pas les preuves du contraire : il ne s’y intéresse pas.
Ensuite, l’interprétation biaisée : un même fait, deux lectures possibles. « Il a eu 14 sans vraiment réviser » peut signifier « il est doué »… ou alors, « imaginez s’il bossait vraiment ». Selon ce que vous pensez déjà de lui, vous pencherez naturellement vers l’une des deux.
Enfin, la mémoire sélective : les souvenirs qui confirment votre hypothèse s’encodent mieux et durent plus longtemps que les autres. D’où le 8 qui reste, et le 15 qui s’efface.
Cette sélectivité économise de l’énergie au quotidien. Le chercheur en sciences cognitives Mehdi Moussaid le montre bien à l’échelle collective : quand des individus partagent les mêmes représentations, l’information se déforme progressivement pour confirmer ce qu’ils voulaient déjà entendre.
Et ce qui vaut pour une foule vaut aussi, à plus petite échelle, pour une famille : avec nos enfants, qu’on observe depuis longtemps, on a construit une représentation : « il est distrait », « elle est anxieuse », « il n’aime pas lire »… et cette représentation agit comme un filtre.
Ce qui rend ce biais particulièrement problématique avec nos enfants, c’est qu’un enfant change tandis que notre regard, lui, a tendance à rester en place. Ce qu’il était à 8 ans ne prédit pas ce qu’il sera à 12. Si on continue à lui renvoyer une image de lui-même dépassée, on risque de rater la transformation en cours. Ou pire, de la freiner, parce que les enfants ont une fâcheuse tendance à devenir ce qu’on croit qu’ils sont. C’est d’ailleurs le mécanisme au coeur de l’effet Pygmalion à l’école ; et si les bulletins scolaires vous intéressent, l’article Sexiste, le bulletin scolaire de mon enfant ? Ce que la recherche dit sur les biais de genre explore exactement comment ce regard se construit année après année.
Une façon simple de tester son propre biais : se demander activement quand a-t-il démenti par ses actes ce que je pense de lui ? Pour vérifier que le regard qu’on pose sur lui est encore à jour.

