Au rayon des céréales, un enfant de sept ans réclame le paquet avec le personnage dessus. Vous dites non. Il insiste, sa voix monte d’un cran, les regards se tournent vers vous. Vous tenez bon 19 fois sur 20. Et puis un jeudi, fatigué, pressé, vous cédez. Une seule fois. Vous pensez que ça ne changera rien, puisque vous avez refusé toutes les autres fois. C’est précisément là que ça se joue autrement que prévu.
Ce que vous venez de faire porte un nom en psychologie du comportement : le renforcement intermittent. Le terme vient des travaux historiques de Charles Ferster et Burrhus Frederic Skinner, publiés en 1957 dans Schedules of Reinforcement (Appleton-Century-Crofts). Le conditionnement opérant, dont ces travaux font partie, étudie comment les comportements se modifient selon leurs conséquences : on peut renforcer un comportement, c’est-à-dire le rendre plus probable, ou le punir, c’est-à-dire le rendre moins probable. Ferster et Skinner se sont concentrés sur le renforcement, et plus précisément sur ses calendriers : les règles selon lesquelles un comportement est suivi d’une conséquence qui le renforce.
Leur constat, maintes fois répliqué depuis : un comportement renforcé de façon imprévisible résiste bien mieux à l’extinction qu’un comportement renforcé à chaque occurrence.
Ce qui renforce l’enfant, dans l’exemple du magasin, ce n’est pas le paquet de céréales en lui-même. C’est le fait que l’insistance ait fini par produire ce qu’elle visait. Un enfant qui obtient gain de cause à chaque crise a un rapport assez simple à la règle : elle cède toujours, ou elle ne cède jamais, et il ajuste son comportement en conséquence. Mais un enfant qui obtient gain de cause 1 fois sur 20 ne peut plus prédire quand ça va marcher. Alors il continue d’essayer, parce que la prochaine fois pourrait être la bonne.
Ce n’est pas la fréquence du oui qui ancre le comportement. C’est son imprévisibilité.
Le mécanisme n’est pas propre à l’enfance, et c’est ce qui le rend intéressant à observer ailleurs. Les machines à sous fonctionnent exactement sur ce principe : la plupart des mises ne rapportent rien, mais le gain occasionnel, imprévisible, suffit à maintenir le joueur devant l’appareil bien plus longtemps qu’un système qui rapporterait, à chaque fois, une petite somme fixe et prévisible.
On retrouve la même logique dans un geste beaucoup plus banal : consulter son téléphone. La plupart des vérifications ne donnent rien de nouveau. C’est justement cette absence de garantie, plutôt qu’une notification systématique, qui pousse à revérifier un peu plus tard.
Ce que ça change pour un parent n’est pas de ne jamais céder. Personne ne tient une ligne parfaite 19 fois sur 20 indéfiniment, et ce n’est d’ailleurs pas souhaitable de viser une rigidité totale. La prochaine fois que vous cédez sous la fatigue ou l’agacement, précisément parce que c’est rare et imprévisible, et après avoir tenu bon dix-neuf fois, la question n’est pas de culpabiliser… mais d’être conscient que votre enfant vient de faire l’apprentissage que 19 refus ne comptent pas, tant qu’il reste une vingtième tentative.
Ça ne veut pas dire pour autant qu’il faille étouffer la crise elle-même : le problème n’est pas que l’enfant exprime sa frustration, c’est que la règle cède sous la pression. Autoriser une crise, sur le plan émotionnel, n’est pas la même chose que céder sur la demande qui l’accompagne : le premier concerne ce que l’enfant ressent, le second concerne la règle elle-même. Sur cette distinction, Mon enfant fait des crises de colère : et si vous l’autorisiez à exploser ? explore comment accueillir l’émotion sans pour autant renoncer au cadre.

