Le cartable tombe dans l’entrée. Il file dans sa chambre. Ça fait trois soirs qu’il rentre comme ça, sans dire mot, et vous sentez que quelque chose ne va pas. Mais ce soir-là, il finit par parler, et au bout d’un moment, ça sort : des moqueries dans la cour, un groupe qui l’exclut systématiquement, un garçon qui revient chaque semaine avec les mêmes insultes. Vous l’écoutez. Vous cherchez quoi dire. Et presque naturellement, vous entendez sortir de votre bouche cette phrase que vous avez entendue vous-même, enfant : « La prochaine fois, ignore-les. Si tu ne réagis pas, ils vont se lasser. »
Ce conseil vient de l’idée, tout à fait naturelle, que l’attention nourrit le harceleur, que se montrer indifférent lui coupe l’herbe sous le pied. Et il y a une logique là-dedans, non ? Le problème, c’est que cette logique ne fonctionne pas. Pas parce que votre enfant manque de volonté ou de self-control, mais parce qu’elle repose sur une mauvaise lecture de ce qui se passe réellement dans ces situations.
Ignorer le harcèlement : pourquoi ça ne fonctionne pas
Sally Black, Dan Weinles et Ericka Washington ont interrogé 2 615 élèves victimes de harcèlement aux États-Unis sur les stratégies qu’ils avaient utilisées pour y mettre fin. Résultat : ignorer arrive en deuxième position des stratégies les plus utilisées, à 52 %. Et pourtant, dans les témoignages des victimes elles-mêmes, c’est l’une des moins efficaces. L’étude, publiée en 2010 dans Youth Violence and Juvenile Justice, pointe quelque chose d’important : il est fort probable que les enfants essaient d’ignorer parce qu’on leur a dit que ça marchait, plutôt que parce qu’ils ont constaté que ça marchait.
University of Kentucky, 2010
Ignorer : une stratégie très utilisée par les victimes… parmi les moins efficaces
Sally Black, Dan Weinles et Ericka Washington ont interrogé 2 615 élèves américains victimes de harcèlement scolaire sur les stratégies qu’ils avaient utilisées pour y mettre fin, et sur leur efficacité perçue. Résultat : ignorer arrive en deuxième position des stratégies les plus utilisées, à 52 % des cas. Mais dans les témoignages des victimes elles-mêmes, c’est l’une des moins efficaces pour faire cesser le harcèlement. Les stratégies jugées les plus efficaces par les élèves sont très différentes : riposter (75%), élaborer un plan de sécurité (74%), en parler à un pair de confiance (71%) ou à un adulte à la maison (71%). la contre-argumentation verbale assurée, le fait de se confier à un pair de confiance, ou d’en parler à un adulte à la maison. Ce décalage entre ce qu’on conseille aux enfants et ce qui fonctionne réellement selon eux est au cœur du problème. Ignorer figure parmi les stratégies les plus utilisées, mais les victimes ne la citent pas parmi celles qui ont changé quelque chose.
Black, S., Weinles, D., et Washington, E. (2010). Victim strategies to stop bullying. Youth Violence and Juvenile Justice, 8(2), 138-147.
Ce décalage entre la stratégie recommandée et la stratégie efficace n’est pas anodin. Il révèle que les conseils que nous donnons aux enfants circulent en circuit fermé, sans vraiment être mis à l’épreuve de ce que vivent concrètement les victimes. Kristen Stives et ses collègues ont montré en 2019, dans Youth & Society, que les conseils donnés par les parents à leurs enfants harcelés reproduisent presque mot pour mot les messages institutionnels des écoles : « parles-en à un adulte », « ignore-les », « évite-les ». Des conseils bien intentionnés. Mais qui n’ont pas été testés contre la réalité du terrain.
Que comprend le harceleur quand votre enfant l’ignore ?
Pour comprendre pourquoi ignorer échoue, il faut changer de point de vue. Pas celui de l’enfant qui subit, mais celui de l’enfant qui harcèle. Qu’est-il venu chercher ? Le psychiatre Philippe Aïm, auteur de Face au harcèlement scolaire (Marabout, 2024), le formule directement : le harcèlement « marche » tant que l’agresseur voit qu’il atteint sa cible. Qu’il prend le pouvoir émotionnel sur elle. Qu’il peut obtenir, à volonté, de la gêne, de la peur, de la honte, ou de la rage.
Dans ce cadre, ignorer ne coupe pas l’alimentation du système. Ça la déplace. L’enfant qui se ferme, se raidit, détourne les yeux, accélère le pas dans le couloir pour éviter le groupe : tout ça, un harceleur le lit parfaitement. Philippe Aïm nomme cette réponse dans son acronyme ABCDE des comportements qui nourrissent la dynamique. Le B, c’est « bouder / faire semblant d’ignorer ». Sa traduction pour l’agresseur : « Tu m’as atteint. » Jackpot. La lettre E, c’est « éviter / fuir », avec le message implicite que ça envoie : « Ta présence m’effraie. Tu contrôles déjà mes déplacements. »
Ignorer n’est pas de l’indifférence. C’est de la retenue visible. Et un harceleur sait très bien faire la différence.
Emmanuelle Piquet, psychopraticienne spécialisée en thérapie brève systémique et stratégique, Maître de conférences et autrice de nombreux ouvrages sur le sujet des souffrances scolaires, formule la même mécanique autrement : quand un enfant cherche à ignorer, il envoie malgré lui un message en deux canaux. Le canal verbal dit « tu n’existes pas pour moi ». Mais le canal relationnel, lui, dit quelque chose de très différent : « arrête, mais continue, parce qu’il n’y aura aucune conséquence négative de ma part sur ta popularité. » Le harceleur reçoit avant tout le second message, car du point de vue de la relation, il est bien plus puissant que le premier.
Ce que les enfants harcelés rapportent
Chloé Tolmatcheff et ses collègues de l’Université catholique de Louvain ont conduit en 2019 une étude qualitative auprès de 32 adultes qui ont été victimes de harcèlement scolaire, interrogés sur les stratégies qu’ils avaient utilisées et leur effet réel. Ce qui ressort sur l’évitement est sans ambiguïté : se faire discret, endurer, se résigner en attendant que ça passe n’a jamais découragé ni lassé les harceleurs.

Les victimes qui ont recours au coping passif (ignorer, se résigner, attendre que ça passe) selon la classification de Chabrol et Callahan (2013), n’obtiennent aucun effet sur le harcèlement lui-même. Certains témoignages décrivent une distanciation physique (se cacher pendant les récréations, prétendre être malade pour rester à la maison) qui a offert un répit émotionnel temporaire, mais aucun impact sur le harcèlement lui-même. Les harceleurs ne se sont pas lassés. Ils ont attendu la prochaine occasion.
Il y a quelque chose de particulièrement éprouvant dans ce que ces témoignages décrivent : à force d’essayer sans résultat, les victimes finissent par intégrer que leur réaction n’a aucun impact sur ce qui leur arrive. Peterson et Seligman ont nommé ce mécanisme l’impuissance apprise dès 1983 : quand une personne expérimente à répétition que ses tentatives de réponse n’ont aucun effet, elle cesse d’en avoir. Elle se soumet. Et cette soumission, paradoxalement, confirme au harceleur qu’il a trouvé la bonne cible. Dans les cas les plus chronicisés, ce retrait peut aller jusqu’au refus scolaire complet, que décrit dans cet article sur la phobie scolaire.
Harcèlement scolaire : comprendre la dynamique pour mieux agir
Le harcèlement scolaire n’est pas une agression ponctuelle. C’est une relation qui se répète, et qui se répète précisément parce qu’elle « fonctionne » pour celui qui harcèle. Christina Salmivalli, chercheuse à l’Université de Turku en Finlande, a montré que le harcèlement fonctionne souvent comme une stratégie de domination sociale : le harceleur renforce sa position dans le groupe en démontrant son pouvoir sur une cible, et les réactions des témoins jouent un rôle central dans le maintien de cette dynamique.
C’est là que l’approche de Palo Alto éclaire ce que les données empiriques observent sans toujours l’expliquer. Dans une dynamique systémique, un comportement qui se répète se répète parce que quelque chose dans le système le maintient. Souvent, c’est précisément la tentative de solution : ce qu’on fait pour résoudre le problème finit par en faire partie, voire l’alimenter. L’enfant qui ignore, se replie, fuit, puis recommence plus fort : à chaque tentative infructueuse, la dynamique se consolide. Le harceleur apprend que sa cible est réactive. La victime apprend qu’elle est impuissante. Bateson et Watzlawick (1972) ont nommé ce phénomène l’escalade complémentaire : dans une relation où les positions se rigidifient, la position basse devient de plus en plus basse, et la position haute de plus en plus haute.
Quand les adultes ignorent aussi
Il y a une autre dimension du problème qu’on évoque rarement. Ignorer n’échoue pas seulement comme stratégie pour l’enfant. Cette stratégie échoue aussi comme signal pour les adultes qui observent, à l’école : Nicole Sokol, Kay Bussey et Ronald Rapee ont montré en 2016, dans une étude menée auprès de 289 enseignants australiens, que la réponse de la victime influence directement l’intention d’intervenir de l’enseignant. Quand la victime affiche une réponse passive, qu’elle se ferme ou détourne les yeux, l’incident est perçu comme moins grave, moins urgent, moins distressant. Les enseignants rapportent moins d’intention d’intervenir.
Autrement dit : un enfant qui « ignore bien » comme on le lui a conseillé risque de passer sous le radar des adultes qui auraient pu intervenir. La stratégie qu’on lui recommande pour se protéger le rend moins visible comme victime aux yeux de ceux qui pourraient l’aider. C’est un double effet qu’on n’anticipait pas.
Macquarie University, Sydney, 2016
Un enfant qui ignore bien… est un enfant qu’on aide moins
Nicole Sokol, Kay Bussey et Ronald Rapee ont soumis 289 enseignants australiens à des scénarii vidéo de harcèlement dans lesquels la victime réagissait de quatre façons différentes : avec colère, avec tristesse, avec assurance, ou en ignorant. Les enseignants devaient ensuite évaluer la gravité de la situation et leur intention d’intervenir. Résultat contre-intuitif : les incidents impliquant une victime qui ignore ou qui répond avec assurance sont perçus comme moins graves, moins urgents, et génèrent moins d’intention d’intervenir chez les enseignants. Autrement dit, un enfant qui applique le conseil « ignore-les » risque non seulement de ne pas stopper le harcèlement, mais aussi de passer sous le radar des adultes qui auraient pu l’aider. La stratégie recommandée le rend invisible comme victime aux yeux de ceux qui pourraient agir.
Sokol, N., Bussey, K., et Rapee, R. M. (2016). The impact of victims’ responses on teacher reactions to bullying. Teaching and Teacher Education, 55, 78-87.
Dans l’étude de Tolmatcheff et al., la moitié des anciennes victimes estiment que leurs enseignants n’ont pas remarqué ce qu’ils vivaient. L’autre moitié pense qu’ils ont choisi de ne pas intervenir. Dans les deux cas, le résultat est le même : l’enfant se retrouve seul avec le problème. Et souvent, il en tire une conclusion qui va durer : « les adultes ne peuvent rien faire » ou pire, « les adultes ne veulent rien faire ». Ce qui le rend encore moins enclin à en parler.
Attention cependant : si ignorer ne marche pas, l’instinct logique de tout parent concerné est bien souvent de prendre les choses en main. Mais aider l’enfant face au harcèlement n’est pas non plus intervenir à sa place.
Comment aider son enfant qui se fait harceler à l’école ? Redonnez-lui une capacité d’action.
C’est exactement l’angle qu’Emmanuelle Piquet a développé à travers son expertise au sein des centres À 180 Degrés. Son postulat de départ : un enfant harcelé n’a pas besoin qu’on se place entre lui et le monde. Il a besoin qu’on lui restitue une marge d’action dans la relation. Ce qu’elle appelle les « flèches », ce sont des réponses verbales et posturales concrètes, travaillées en séance, qui changent le niveau logique de l’échange sans l’escalader. Pas une contre-attaque agressive, qui reste dans la même logique et que les victimes maladroites perdent presque systématiquement, mais plutôt un pas de côté.

Université de Lorraine / Centres À 180 Degrés – Chagrin scolaire, 2023
Travailler avec l’enfant harcelé plutôt qu’à sa place : les résultats
Raphaël Hoch, enseignant-chercheur à l’Université de Lorraine, et Emmanuelle Piquet, fondatrice des centres À 180 Degrés, ont analysé 79 cas de harcèlement scolaire suivis en thérapie brève stratégique selon le modèle de Palo Alto. L’approche consiste à travailler avec l’enfant harcelé pour qu’il construise lui-même une réponse comportementale à 180 degrés de ses tentatives habituelles, sans intervention à sa place. À la fin du suivi, une amélioration d’au moins 50% est constatée dans 61% des cas. Trois mois après la dernière séance, ce chiffre monte à 82%. 66% des patients ayant vécu une amélioration ne rapportent aucune rechute. Les auteurs soulignent que les approches interventionnistes classiques (sanctions, médiation, groupes de soutien) échouent fréquemment parce qu’elles envoient à la victime le métamessage qu’elle est incapable de se défendre seule, ce qui consolide précisément la dynamique qu’elles cherchent à défaire.
Hoch, R., et Piquet, E. (2023). Quand Palo Alto vient en aide aux enfants en situation de harcèlement scolaire. Thérapie Familiale, 44(1), 73-95.
Philippe Aïm travaille la même mécanique avec ce qu’il appelle le « jeu de l’idiot » : répondre à une moquerie non pas comme on répondrait à un ennemi, mais comme on répondrait (en surface) à quelqu’un dont on ne prend pas vraiment les propos au sérieux. « Ah ouais ? Tu me trouves carrément moche ? Genre moche-moche ? » à la place de la fermeture, de la larme, ou de l’insulte retour. Comme une forme de une désescalade active qui prive le harceleur de ce qu’il est venu chercher : une prise sur l’émotion de l’autre.
Ce changement de posture permet de retrouver une capacité d’action, même partielle, qui peut rompre le cycle de l’impuissance apprise. L’enfant qui sait qu’il peut faire quelque chose, même si c’est imparfait, n’est plus dans la même position psychologique que l’enfant qui attend que ça passe.
Le rôle du parent : soutien, pas substitut
Ce déplacement change aussi le rôle du parent : il ne sera pas le spectateur impuissant qui répète des conseils qui ne marchent pas, et pas non plus le pompier qui gère à la place. Quelque chose de plus proche de l’entraîneur : celui qui observe, qui écoute vraiment ce qui se passe (pas juste « qu’est-ce qui s’est passé » mais « qu’est-ce que tu as essayé, et qu’est-ce que ça a produit »), et qui aide l’enfant à trouver ses propres réponses plutôt qu’à appliquer les siennes.
Cela implique d’accepter quelque chose qui n’est pas confortable pour un parent : on ne peut pas toujours intervenir à sa place. Et vouloir le faire à tout prix, c’est parfois lui confirmer qu’il n’en est pas capable. Emmanuelle Piquet note que certains parents, bien intentionnés, alimentent malgré eux la relation de soumission en demandant systématiquement à l’école d’agir, sans jamais chercher avec l’enfant ce qu’il pourrait faire lui-même. Le message implicite, encore une fois, est celui de l’impuissance.
La question que ce changement de regard ouvre pour le parent n’est pas « comment est-ce que je protège mon enfant de ça ? » mais « comment est-ce que je l’aide à traverser ça en sortant plus solide ? » Ce n’est pas la même question. Et elle ne produit pas les mêmes réponses, ni les mêmes aptitudes pour plus tard.
- Dire « ignore-les » ou demander à l’enfant de « ne pas réagir »La retenue visible est lue comme de la peur. Ce n’est pas de l’indifférence.
- Répéter « ça va passer, t’en fais pas »L’enfant comprend qu’on minimise. Il parle de moins en moins.
- Lui, faire comprendre, même involontairement, qu’il ne peut pas s’en sortir seul« Je vais m’en occuper » dit avec bienveillance envoie aussi : « tu n’en es pas capable ».
- Chercher la solution à sa place sans lui demander ce qu’il a déjà essayéOn propose des réponses à un problème qu’on ne comprend pas encore bien. L’enfant décroche.
- Lui conseiller de riposter physiquement ou verbalement sans préparationUne riposte maladroite aggrave la situation et renforce le sentiment d’impuissance.
- Écouter ce qu’il a essayé avant de conseiller« Qu’est-ce que tu as fait quand ça s’est passé ? Et ça a produit quoi ? » avant toute suggestion.
- Chercher avec lui ce qu’il pourrait dire ou faire autrementPas vos réponses : les siennes. Vous l’aidez à les trouver, vous ne le faites pas à sa place.
- Travailler la posture, pas seulement les motsLa façon dont il se tient, le ton de voix, le regard : c’est souvent plus déterminant que la réplique exacte.
- Faire appel à un professionnel formé à la thérapie brève si la situation s’enkysteUn thérapeute qui travaille avec l’enfant sur ses réponses.
- Ignorer est la deuxième stratégie la plus utilisée par les victimes de harcèlement, et l’une des moins efficaces (Black, Weinles et Washington (2010) sur 2 615 élèves victimes).
- Un enfant qui « ignore bien » passe sous le radar des adultes qui auraient pu intervenir (Sokol, Bussey et Rapee (2016) sur 289 enseignants australiens).
- Les parents reproduisent sans le savoir les conseils institutionnels inefficaces, dont « ignore-les » : Stives et al. (2019).
- Travailler avec l’enfant harcelé pour qu’il construise une réponse à 180 degrés de ses tentatives habituelles : amélioration d’au moins 50% dans 82% des cas 3 mois après le suivi (Hoch et Piquet (2023)).
- Quand un élément du système change de posture, la dynamique relationnelle toute entière change : principe systémique central selon le modèle de Palo Alto, appliqué au harcèlement par Emmanuelle Piquet et Philippe Aïm.
Questions fréquentes
Pourquoi ignorer le harcèlement ne fonctionne pas ?
Parce que « ignorer » n’est pas de l’indifférence réelle : c’est de la retenue visible, et un harceleur sait très bien la lire. Se fermer, détourner les yeux, accélérer le pas envoie un signal implicite clair : « tu m’as atteint. » C’est exactement ce que l’agresseur cherche. Le harcèlement continue tant qu’il produit cette prise émotionnelle sur la victime. Ignorer ne coupe pas ce mécanisme : ça le confirme sous une autre forme. Les études sur les stratégies des victimes montrent que l’évitement figure parmi les approches les moins efficaces pour faire cesser le harcèlement.
Comment aider son enfant qui se fait harceler à l’école ?
La première chose est d’écouter ce qu’il a déjà essayé, sans proposer immédiatement vos propres solutions. Ensuite, l’aider à identifier ce que ses tentatives habituelles envoient comme message implicite au harceleur, et chercher avec lui une réponse différente, qui ne confirme pas la dynamique en place. Encourager des activités extrascolaires où il peut vivre des relations positives et restaurer sa confiance. Si la situation dure, consulter un professionnel formé à la thérapie brève systémique, qui travaille avec l’enfant sur ses propres ressources plutôt qu’à sa place.
Faut-il appeler l’école quand son enfant est harcelé ?
En cas de violence physique, de menace sérieuse ou de cyberharcèlement documenté, signaler à l’école semble parfois nécessaire. Mais l’intervention adulte ne remplace pas le travail avec l’enfant lui-même. Des recherches montrent que l’intervention parentale coordonnée avec l’école améliore la coopération entre adultes sans nécessairement réduire le harcèlement vécu par l’enfant. Il vaut mieux toujours en parler d’abord avec l’enfant et décider ensemble de ce qui sera fait, pour qu’il reste acteur de la situation plutôt que spectateur de sa propre prise en charge.
Quels sont les signes que mon enfant est harcelé ?
Les signaux les plus courants sont un changement de comportement au retour de l’école, une réticence croissante à y aller, des plaintes somatiques récurrentes le matin (maux de ventre, de tête), un repli sur soi, une irritabilité inhabituelle, ou au contraire une humeur étrangement plate. L’enfant peut aussi demander à changer d’itinéraire, éviter certains espaces, ou rentrer avec des affaires abîmées. Ce qui est souvent peu visible : beaucoup d’enfants harcelés n’en parlent pas spontanément, par honte, par peur des représailles, ou parce qu’ils pensent (souvent avec justesse) que les adultes ne pourront pas vraiment les aider.
Pourquoi mon enfant ne me parle pas de son harcèlement ?
Plusieurs raisons coexistent souvent. La honte d’abord : parler, c’est admettre qu’on n’a pas réussi à gérer seul. La peur ensuite : si les adultes interviennent et punissent le harceleur, il risque de se venger. Une forme de résignation aussi, après plusieurs tentatives sans résultat : l’enfant finit par penser que rien ne changera. Et parfois, une manière de protéger ses parents d’une situation qu’il juge trop difficile à porter. Créer un espace de parole sans jugement ni réaction immédiate (« je veux juste comprendre ») aide davantage que les questions directes.
Comment se défendre quand on est harcelé à l’école sans aggraver la situation ?
Ni la fuite ni la contre-attaque symétrique ne fonctionnent bien. Ce qui change la dynamique, c’est une réponse qui casse le scénario attendu par le harceleur sans l’escalader. Des approches comme celle développée par Emmanuelle Piquet (centres À 180 Degrés) ou par le Dr. Philippe Aïm travaillent exactement ça : des réponses verbales et posturales concrètes, qui actent un changement de posture, qui ne valident pas la logique de guerre, et qui privent l’agresseur de la réaction émotionnelle qu’il cherchait. Ce type de réponse s’apprend et se répète, comme une posture, pas comme une réplique magique.
Le harcèlement scolaire finit-il toujours par s’arrêter tout seul ?
Non, et c’est précisément ce que « ça va passer » ne prend pas en compte. Le harcèlement est une dynamique relationnelle qui se maintient tant que quelque chose dans le système l’alimente. Sans changement dans la façon dont la victime répond, sans modification de la dynamique de groupe, ou sans intervention adaptée, il peut durer des mois voire des années. Ce qui arrête le harcèlement, ce n’est pas le temps. C’est un changement dans la relation, qu’il vienne de l’enfant lui-même, d’un pair qui change de position dans le groupe, ou d’une intervention bien calibrée.
Quelle est la différence entre harcèlement scolaire et conflit entre enfants ?
La distinction repose sur trois critères définis par le psychologue Dan Olweus : le rapport de pouvoir (un élève ou un groupe domine une victime qui ne peut pas se défendre), la répétitivité (les actes se reproduisent régulièrement, ce n’est pas un épisode isolé), et la nature des agressions (des actes négatifs délibérés, physiques, verbaux ou relationnels). Un conflit entre pairs peut être tendu et douloureux, mais il est réciproque et ponctuel. Le harcèlement, lui, installe une relation asymétrique qui se stabilise dans le temps. C’est cette structure relationnelle figée qui le rend particulièrement toxique et qui explique pourquoi les solutions de bon sens échouent.
- Emmanuelle Piquet, « Mieux armer les enfants contre le harcèlement scolaire » – TEDxParis 2013 (Dailymotion)
- Hoch, R. et Piquet, E. (2023). Quand Palo Alto vient en aide aux enfants en situation de harcèlement scolaire – Thérapie Familiale
- Tolmatcheff, C. et al. (2019). Stratégies et réactions des victimes face au harcèlement scolaire – Psychologie française
- Aider nos enfants face au harcèlement – Dr Philippe Aïm – Papatriarcat, Best of #125
- Non au harcèlement — programme officiel de l’Éducation nationale, numéro 3018
- Black, S., Weinles, D., et Washington, E. (2010). Victim strategies to stop bullying. Youth Violence and Juvenile Justice, 8(2), 138-147.
- Hoch, R., et Piquet, E. (2023). Quand Palo Alto vient en aide aux enfants en situation de harcèlement scolaire. Thérapie Familiale, 44(1), 73-95.
- Stives, K. L., May, D. C., Pilkinton, M., Bethel, C. L., et Eakin, D. K. (2019). Strategies to combat bullying: Parental responses to bullies, bystanders, and victims. Youth & Society, 51(3), 358-376.
- Tolmatcheff, C., Hénoumont, F., Klée, E., et Galand, B. (2019). Stratégies et réactions des victimes et de leur entourage face au harcèlement scolaire : une étude rétrospective. Psychologie française, 64(4), 391-407.
- Sokol, N., Bussey, K., et Rapee, R. M. (2016). The impact of victims’ responses on teacher reactions to bullying. Teaching and Teacher Education, 55, 78-87.
- Salmivalli, C. (2010). Bullying and the peer group: A review. Aggression and Violent Behavior, 15(2), 112-120.
- Peterson, C., et Seligman, M. E. (1983). Learned helplessness and victimization. Journal of Social Issues, 39(2), 103-116.
- Aïm, P. (2024). Face au harcèlement scolaire. Marabout.

