C’est l’heure du goûter chez des amis. Votre fils de 4 ans serre son camion rouge contre lui comme si sa vie en dépendait. L’autre enfant pleure. Vous intervenez : « Allez, prête-lui, sois gentil. » Il refuse. Vous insistez. Il crie. Vous finissez par lui prendre le camion des mains pour le tendre à l’autre. Votre fils hurle. L’autre enfant ne joue même pas avec le camion. Tout le monde est malheureux.
Vous avez fait exactement ce que vous étiez censé faire : lui apprendre à partager. Et ça n’a pas du tout fonctionné. Pas parce que vous avez mal fait. Parce que la méthode elle-même produit l’effet inverse de celui recherché.
Un enfant qui ne veut pas partager n’est pas égoïste. Il est en train de construire, progressivement, la capacité de le faire. Ce n’est pas un problème de caractère. C’est une question de développement.
Est-ce normal que les enfants ne partagent pas ?
Oui. Et même plus que ça : jusqu’à un certain âge, c’est neurologique.
Le partage requiert deux capacités que le jeune enfant est précisément en train de construire. La première est la régulation émotionnelle : pouvoir tolérer la frustration de donner quelque chose qu’on veut garder. La deuxième est une forme élémentaire de théorie de l’esprit : comprendre que l’autre a des désirs différents des siens, et que ces désirs ont la même valeur que les siens.
Or c’est entre 3 et 5 ans que la théorie de l’esprit se développe, cette capacité à comprendre que l’autre a des pensées, des désirs et des intentions différents des nôtres. C’est ce que la psychologue du développement Janet Wilde Astington, de l’Université de Toronto, a documenté dans ses travaux fondateurs sur la cognition sociale de l’enfant. Avant cet âge, l’enfant n’est pas encore équipé neurologiquement pour comprendre que l’autre « veut » quelque chose de façon légitime. Il comprend que l’autre pleure. Il ne comprend pas encore pourquoi il devrait en tenir compte.
Ce n’est pas de la mauvaise volonté. C’est de la construction cognitive.
Encyclopédie sur le développement des jeunes enfants — Astington, J.W. & al.
Le développement de la théorie de l’esprit : ce que la recherche dit sur le partage
La théorie de l’esprit, soit la capacité à comprendre que les autres ont des pensées, désirs et intentions différents des nôtres, se développe principalement entre 2 et 5 ans. À 2 ans, l’enfant comprend que quelqu’un peut vouloir autre chose que lui. À 3-4 ans, il commence à saisir que les états mentaux de l’autre motivent son comportement. C’est seulement à partir de 4-5 ans qu’il peut réellement intégrer le point de vue de l’autre dans ses propres décisions, ce qui est précisément la base psychologique du partage volontaire.
Les enfants qui ont des frères et sœurs développent cette capacité plus tôt que les enfants uniques, en raison de l’exposition quotidienne à des désirs contradictoires.
Astington, J.W., & Edward, M.J. (2010). Le développement de la théorie de l’esprit chez les jeunes enfants. Encyclopédie sur le développement des jeunes enfants. Centre d’excellence pour le développement des jeunes enfants.
Pourquoi forcer le partage ne marche pas, et aggrave souvent la situation
L’instinct est logique : forcer l’enfant à donner, c’est lui apprendre par l’expérience. Et l’expérience, normalement, ça fonctionne.
Sauf que là, ce n’est pas de l’apprentissage. C’est de la confiscation. Et la confiscation produit deux effets bien documentés, tous les deux contraires à ce qu’on cherche.
Elle intensifie l’attachement à l’objet. Quand on lui arrache quelque chose, le camion rouge prend une valeur symbolique qui dépasse largement sa valeur réelle. Ce n’est plus un jouet. C’est son territoire, son identité, quelque chose que les adultes peuvent lui prendre de force. La prochaine fois, il s’y accrochera encore plus fort.
Elle lui apprend que le partage est une punition. Le partage forcé est associé à une expérience de perte subie, de frustration, de cris, d’humiliation parfois. Ce n’est pas l’expérience qui donne envie de recommencer. Adele Faber et Elaine Mazlish, dans leur ouvrage de référence Frères et sœurs sans rivalité, le formulent clairement : obliger les enfants à partager ne fait que les pousser à s’accrocher encore plus à leurs affaires. Le partage forcé sape toute tendance à donner de bon cœur.
Ce que la systémique nomme ici, c’est une tentative de solution qui devient le problème. La logique est impeccable, l’intention est bonne, et c’est précisément pour ça qu’on la répète. Jusqu’à ce qu’on comprenne qu’elle ne fonctionne pas parce qu’elle travaille à contre-sens du développement.
La règle des 3, 6, 9, 12 et le partage
La « règle des 3,6,9,12 » popularisée par Serge Tisseron concerne les écrans, pas le partage. Mais le principe de calibration par l’âge peut s’appliquer ici de façon analogue :
Avant 3 ans, ne pas attendre de vrai partage volontaire.
Entre 3 et 6 ans, accompagner sans forcer.
À partir de 6 ans, l’enfant est capable d’un partage authentiquement social.
À partir de 9-10 ans, la réciprocité devient une valeur que l’enfant peut intégrer comme la sienne.
Ce qu’on peut faire à la place

Distinguer les jouets personnels des jouets communs
Avant une visite d’amis, demander à l’enfant quels jouets il préfère ne pas partager, et les mettre de côté. Pas comme une punition, mais comme une reconnaissance de son droit de propriété. Les jouets restants sont dans l’espace commun. Cette simple séparation réduit spectaculairement les conflits, parce qu’elle retire la charge symbolique des objets sur lesquels l’enfant va se battre.
AU LIEU DE
Attendre le conflit pour intervenir, puis forcer le partage à chaud.
ESSAYER
Avant la visite : « Lequel de tes jouets ne veux-tu pas qu’on touche ? On le met dans ta chambre. » Tout ce qui reste dans la salle de jeu est partageable. Plus de conflit au moment du camion.
Reconnaître la difficulté sans la résoudre à sa place
Quand le conflit éclate malgré tout, la réponse la plus efficace n’est pas l’arbitrage. C’est le nommage. Nommer ce que les deux enfants ressentent, sans prendre parti, sans forcer une solution.
« Tu veux pas lui prêter ton camion. Et lui, il a très envie de jouer avec. C’est difficile pour vous deux. » Puis laisser le silence. Souvent (mais pas toujours, soit !) les enfants trouvent eux-mêmes une sortie : l’un propose quelque chose en échange, l’autre accepte d’attendre, ou ils passent à autre chose.
AU LIEU DE
Donne-lui, sois gentil, il pleure.
ESSAYER
Tu veux garder ton camion. Lui il voudrait jouer avec. Qu’est-ce qu’on pourrait faire ?
Puis attendre. L’enfant qui cherche une solution est en train d’apprendre quelque chose de réel.
Introduire le tour de jeu plutôt que le partage simultané
Le tour de jeu, avec une limite de temps concrète et visible, est beaucoup plus accessible que le partage simultané. « Tu joues avec le camion pendant que le sable coule dans le sablier. Quand c’est fini, c’est le tour de Thomas. » La limite est visuelle, elle est prévisible, et la restitution est certaine. L’enfant peut tolérer de céder quelque chose quand il sait exactement quand il va le récupérer.
AU LIEU DE
Partage le camion avec Thomas.
ESSAYER
Tu joues encore cinq minutes, puis c’est le tour de Thomas. Je te préviens quand c’est l’heure.
Une limite concrète, tenue par un adulte. L’enfant peut céder parce qu’il sait exactement ce que ça coûte.
Valoriser le partage spontané sans en faire un événement
Quand l’enfant partage de lui-même, nommer ce qu’il vient de faire simplement, sans effusion. « Tu lui as donné un morceau de ton gâteau. Il avait l’air content. » Pas « Oh, comme tu es généreux ! » avec vingt exclamations. L’éloge excessif place le partage dans la catégorie des performances, ce qu’on fait pour que les adultes soient contents. Le nommage neutre le place dans la catégorie des observations sur les effets réels de ses actes.
Cas particulier : la fratrie
Le partage entre frères et sœurs obéit à une dynamique différente. L’enjeu n’est pas tant l’objet que la place. Ce que l’enfant défend quand il refuse de prêter son jouet à son frère, c’est souvent une revendication d’existence, de territoire, de reconnaissance. « Ce truc est à moi » signifie parfois « j’existe séparément de toi, j’ai des affaires qui sont juste miennes. »
Forcer le partage dans ce contexte revient à invalider cette revendication légitime. Ce qui aide davantage : reconnaître que chaque enfant a des affaires qui lui appartiennent vraiment, que personne d’autre ne peut toucher sans permission. C’est un peu paradoxal mais le cadre de propriété protégé rend le partage plus possible : quand l’enfant sait que ses affaires sont en sécurité, il a moins besoin de les défendre.
Et l’ado qui ne partage plus rien ?
Un enfant de 10 ans qui cache ses affaires, un ado de 14 ans qui refuse de prêter son chargeur, qui s’enferme dans sa chambre avec son goûter et son téléphone… les parents interprètent souvent ça comme une régression, voire comme un trait de caractère qui s’installe. C’est rarement le cas.
Le psychologue américain David Elkind a décrit dès les années 1960 ce qu’il appelle l’égocentrisme adolescent : à l’entrée dans la puberté, le jeune traverse une période où il se recentre intensément sur lui-même, sur son image, sur ses propres pensées. Ce n’est pas une disparition de l’empathie. C’est une réorganisation identitaire qui mobilise temporairement toutes les ressources cognitives et émotionnelles disponibles. Il n’y en a plus beaucoup pour les autres.
À cela s’ajoute une donnée neurologique. Le cortex préfrontal, qui gouverne la prise de décision, le contrôle des impulsions et les conduites sociales et morales, est en pleine maturation jusqu’à 25 ans. Ce n’est pas une excuse. C’est une explication. Un adolescent n’a pas les mêmes ressources neurologiques qu’un adulte pour arbitrer entre son intérêt immédiat et celui d’autrui.

Le développement moral suit d’ailleurs une trajectoire bien décrite par Lawrence Kohlberg, psychologue à Harvard : avant 12-13 ans, l’enfant obéit aux règles pour éviter les punitions ou obtenir des récompenses. À l’adolescence, il intègre progressivement les normes sociales : faire partie d’un groupe, être approuvé. Ce n’est que plus tard (et pas pour tout le monde) que la morale devient véritablement intériorisée, fondée sur des valeurs propres plutôt que sur le regard des autres.
Ce que cela signifie concrètement : un ado qui ne partage pas spontanément n’est pas forcément en train de devenir égoïste. Il est en train de traverser une phase de construction identitaire intense, qui passe provisoirement par un repli sur soi. La question n’est pas « comment le forcer à partager » : on a vu ce que ça donne. La question est : est-ce qu’il a été exposé, toute son enfance, à des expériences de partage positives ? Parce que c’est ce socle-là qui ressort à l’âge adulte.
Un adolescent qui semble égoïste n’a pas oublié ce qu’on lui a appris. Il traverse une phase de recentrage sur lui-même qui est développementalement normale. Ce qui compte, c’est ce qu’il a intégré avant, et ce qu’on continue à modéliser devant lui.
- Forcer le partage à chaudConfisquer le jouet produit l’effet inverse : l’attachement s’intensifie, et le partage devient associé à une expérience de perte subie.
- Comparer aux autres enfants« Regarde, lui il partage. » La comparaison n’apprend rien, elle humilie.
- Traiter tous les objets comme équivalentsLe jouet préféré et le jouet quelconque n’ont pas le même statut. Forcer le partage du jouet préféré, c’est demander quelque chose de disproportionné.
- Intervenir immédiatement à chaque conflitLaisser les enfants tenter de résoudre deux ou trois secondes avant d’intervenir leur donne la chance de trouver eux-mêmes une solution.
- Préparer en amontAvant une visite, demander à l’enfant quels jouets il veut mettre de côté. Ce qui reste est partageable.
- Introduire le tour de jeu avec une limite visibleSablier, minuteur de cuisine, chanson. L’enfant peut céder quand il sait exactement quand il récupère l’objet.
- Nommer les émotions des deux enfants sans trancher« Toi tu veux le garder, lui il veut jouer. Qu’est-ce qu’on pourrait faire ? » Puis laisser le silence travailler.
- Valoriser le partage spontané sobrement« Tu lui as donné ton gâteau. Il avait l’air content. » L’observation des effets réels construit la motivation durable.
- Le refus de partager est développementalement normal jusqu’à 6-7 ans. Avant 3-4 ans, la capacité neurologique de vraiment comprendre le point de vue de l’autre n’est pas encore en place.
- Forcer le partage produit l’effet inverse : il intensifie l’attachement à l’objet et associe le partage à une expérience de perte subie, pas à une expérience positive.
- Distinguer les jouets personnels des jouets communs avant les conflits réduit spectaculairement la fréquence des confrontations.
- Le tour de jeu avec une limite concrète et visible est plus efficace que le partage simultané, parce qu’il rend la restitution prévisible.
- Le partage volontaire se construit sur des années, pas sur des injonctions. Ce qui l’accélère : expériences de résolution autonome, nommage des émotions, observation des effets de ses propres gestes.
Un enfant qu’on n’a jamais forcé à partager a beaucoup plus de chances de partager librement. Pas parce qu’il est meilleur. Parce qu’il n’a jamais appris que partager, c’est perdre quelque chose.
Questions fréquentes
Pourquoi mon enfant ne veut pas partager ?
Parce qu’il est en train de construire la capacité de le faire. Le partage volontaire nécessite deux compétences qui se développent entre 3 et 6 ans : la régulation émotionnelle (tolérer la frustration de donner) et la théorie de l’esprit (comprendre que l’autre a des désirs légitimes). Avant cet âge, l’enfant ne refuse pas par mauvaise volonté : il n’a pas encore les ressources cognitives pour faire autrement. C’est développementalement normal.
Est-ce normal que les enfants ne partagent pas ?
Oui, particulièrement avant 5-6 ans. Vers 2-3 ans, l’enfant entre dans une phase de construction de son identité et de conscience de la propriété. C’est une étape normale du développement, pas un signe d’égoïsme ou un problème de caractère. Les enfants développent progressivement la capacité de partager, et cette progression est influencée par l’environnement, les interactions avec des frères et sœurs, et les expériences sociales. Pas par les injonctions répétées des adultes.
Comment gérer un enfant qui refuse de partager ?
Trois stratégies concrètes fonctionnent mieux que le rapport de force. Préparer en amont : avant une visite, laisser l’enfant choisir quels jouets il met de côté. Tout ce qui reste est partageable. Introduire le tour de jeu avec une limite concrète (minuteur, sablier) plutôt que de demander un partage simultané. Nommer les émotions des deux enfants sans trancher : « Toi tu veux garder, lui il veut jouer. Qu’est-ce qu’on pourrait faire ? » Puis laisser le silence. L’enfant qui cherche une solution est en train d’apprendre quelque chose de réel.
Pourquoi mon enfant de 2 ans ne veut pas jouer avec les autres ?
À 2 ans, c’est tout à fait normal. Le jeu parallèle (jouer côte à côte sans vraiment jouer ensemble) est typique de cet âge. L’enfant observe les autres, mais n’a pas encore les outils sociaux pour interagir de façon coopérative. Le jeu vraiment coopératif émerge généralement vers 3-4 ans, et encore progressivement. Ce n’est pas un signal d’isolement ou de problème social, c’est une étape du développement.
Mon enfant de 3 ans ne veut pas prêter ses jouets, est-ce grave ?
Non. À 3 ans, la notion de propriété est justement en pleine construction. L’enfant vient de comprendre que certaines choses sont à lui, et il teste cette frontière. C’est une étape importante du développement de l’identité. Ce qui aiderait plus que d’insister : respecter son droit de ne pas prêter les jouets auxquels il tient vraiment, tout en créant des situations où prêter est possible sans risque, avec une limite de temps claire.
Mon enfant ne veut pas partager. Que faire ?
Commencer par ne pas forcer, c’est contre-productif à long terme. Introduire la distinction entre les jouets personnels (intouchables) et les jouets communs. Utiliser le tour de jeu avec une limite visible plutôt que le partage simultané. Nommer ce que l’enfant ressent et ce que l’autre ressent, sans prendre parti. Et attendre : le partage volontaire se construit sur des années d’expériences positives, pas sur des injonctions répétées.
C’est quoi la règle des 3, 6, 9, 12 ?
La règle des 3, 6, 9, 12 a été formulée par le psychiatre Serge Tisseron pour encadrer l’usage des écrans selon l’âge des enfants. Elle n’est pas directement liée au partage. Mais l’idée de calibrer les attentes selon les capacités développementales de l’enfant s’applique de la même façon : avant 3 ans, ne pas attendre de vrai partage volontaire. Entre 3 et 6 ans, accompagner sans forcer : l’enfant apprend. À partir de 6-7 ans, le partage peut devenir une valeur qu’il intègre comme la sienne. Vers 9 ans, la réciprocité et l’équité deviennent des principes qu’il comprend et revendique lui-même. À 12 ans et au-delà, un adolescent est capable de générosité réelle… à condition qu’on ne l’ait pas dégoûté du partage en le forçant dix ans plus tôt.
- Et si on changeait de regard sur l’enfant ? — Catherine Gueguen, pédiatre (TEDxChampsElyseesED, YouTube, 13 min)
- Le développement de la théorie de l’esprit chez les jeunes enfants — Astington & Edward (Encyclopédie sur le développement des jeunes enfants)
- Le développement de l’empathie chez le jeune enfant — Cairn, L’Année Psychologique 2021
- Apprendre à partager — Naître et grandir
- Astington, J.W., & Edward, M.J. (2010). Le développement de la théorie de l’esprit chez les jeunes enfants. Encyclopédie sur le développement des jeunes enfants. Centre d’excellence pour le développement des jeunes enfants.
- Faber, A., & Mazlish, E. (1987). Frères et sœurs sans rivalité. Éditions du Phare.
- Boyd, D., & Bee, H. (2017). Les âges de la vie : psychologie du développement humain. ERPI.
- Piaget, J. (1932). Le jugement moral chez l’enfant. Presses Universitaires de France.
- Elkind, D. (1967). Egocentrism in adolescence. Child Development, 38(4), 1025-1034.
- Kohlberg, L. (1969). Stage and sequence: The cognitive-developmental approach to socialization. In D.A. Goslin (Ed.), Handbook of socialization theory and research. Rand McNally.



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